Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mercredi 31 décembre 2008

Aux carrefours du pouvoir et du devoir


Ce sont deux professionnels de la politique, deux spécialistes de la rédaction des articles de presse et des communiqués, bref deux acteurs qui savent exactement ce que pèse chaque titre, ce que chaque mot veut dire et ce qu'ils escomptent de leurs emplois. Qui savent exactement aussi quand et où se faire lire. C'est même leur métier. Patrick Baudouin, président d'honneur de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme, et Michel Tubiana, président d'honneur de la Ligue des Droits de l'Homme, publient conjointement dans
Le Monde du 31 décembre 2008, La violence n'est pas une fatalité, sous-titré Israël doit admettre l'existence d'un État palestinien souverain, installé en Cisjordanie et à Gaza.
Lisons (et soulignons) les précautions de l'introduction:
"
On peut détester le Hamas et son refus affiché de l'existence de l'État d'Israël, on peut et on doit aussi rejeter cette violation assumée par tous de s'en prendre aux civils."
Notons d'abord qu'il est rigoureusement impossible d'identifier quel locuteur ce "
On" exactement désigne, vise, accuse, ou dénonce. Notons ensuite ce jeu (que je voudrais trouver un autre mot!) entre le "peut" et le "peut et doit". Le traducteur anglais serait bien en peine ici de traduire ce premier "peut", d'autant qu'il exprime exactement le contraire de l'exigence affichée par le "doit" du sous-titre de l'article: car enfin, si on peut détester le Hamas pour cela, on n'y est pas franchement contraint, alors qu'Israël doit admettre l'existence d'un État palestinien. Un simple rappel des positions officielles du Hamas (dont la Charte exige la destruction d'Israël) et de celles d'Israël (qui, au moins sur la même base des textes, a depuis longtemps affirmé sa reconnaissance d'un État palestinien et a son interlocuteur légitime en la personne de Mahmoud Abbas, président élu de l'Autorité Palestinienne, jusqu'au 9 janvier prochain, il est vrai) permettrait à chacun de mesurer aussitôt l'énormité des contre-vérités énoncées par nos deux présidents d'honneur sur ces questions de reconnaissance réciproque des États.
Mais comme, pour l'heure, notre sujet n'est pas de passer au crible cet article ni d'en séparer le bon grain de l'ivraie — car il contient aussi quelques propositions qui ont leur poids —, mais plutôt d'interroger les postures et impostures de certaines écritures, poursuivons plutôt notre lecture. Nous lisions hier comment l'écrivain Amos Oz reflétait un avis largement partagé dans son pays sur l'urgence d'une solution raisonnable. Mais, loin de s'en laisser conter par de si piètres analystes de leur proche réalité et forts d'une distance et d'un recul garants de l'objectivité de leurs analyses, nos deux présidents débusquent aisément les ressorts du stratagème, eux qui connaissent, et ce n'est pas d'hier, la clef unique et ultime de l'énigme:
"Le
Hamas n'est plus qu'un alibi commode. Il y a longtemps que, derrière le discours sécuritaire se cache, à peine, une volonté d'agrandir le territoire et de convaincre les Palestiniens de s'en aller". Et cette phrase que je m'obstine à trouver mystérieuse, sous son apparente clarté péremptoire: "Au-delà de l'impératif éthique (1) qui interdit de déposséder un peuple de son existence, il en va de la pérennité d'Israël".
Quand deux spécialistes du discours politique se mettent d'accord pour s'exprimer ainsi d'une seule voix, notre devoir est de les prendre aux mots. Duplicité ancienne, mensonge conscient et organisé, volonté expansionniste "à peine" voilée et de (trop?) longue date d'un expropriateur de peuple qui doit (ou peut) être lui-même chassé: je n'ai pas, sur le fond, entendu le Président de la République iranienne dire vraiment autre chose. Président auprès de qui, à mon sens et clef contre clef, nous pourrions recueillir un certain nombre d'éléments éclairants si nous étions dans son intimité politique, comme le Hamas, qui sait si bien faire des Palestiniens son alibi.
C'est dans
Le Monde du 31 décembre 2008, p. 15 ("Débats") sous la plume de deux autres présidents, d'honneur autoproclamés.

1. Voilà que certains palais ne peuvent plus articuler le mot «morale» et préfèrent s'adonner au tic «éthique», chic. Comme pour exercer un tri élitaire, donner une aura d'objectivité, un parler d'autre part, de ce qui est le bien de tous, de la nature commune, de notre espèce et condition humaines? Autres mots de bois plombé qu'il est de bon ton d'éluder: «tonner contre», dirait Flaubert. Qui recensera patiemment qui aujourd'hui substitue ainsi terme pour terme? Sur quels sujets? Devant quels auditoires ou lectorats?

© Humpty Dumpty, illustration de John Tenniel pour l'édition originale (1871). L'anglais est ici suffisamment basique pour nous laisser lire ce texte dans ses mots et dans sa langue: “When I use a word,” Humpty Dumpty said in a rather a scornful tone, “it means just what I choose it to mean – neither more nor less.” “The question is,” said Alice, “whether you can make words mean so many different things." “The question is,” said Humpty Dumpty, “which is to be master – that’s all.” (Lewis Carroll, Through The Looking Glass).

mardi 30 décembre 2008

Amos Oz, une voix d'Israël




"
Le combat entre Juifs et Arabes est un conflit entre deux anciennes victimes de l'Europe, ce qui donne à l'Europe une responsabilité spéciale pour aider les deux côtés et non pas pour moraliser, agiter le doigt comme ça, mais pour aider vraiment les deux parties.
"Je pense que les Européens ont une sorte d'inclinaison naturelle lorsqu'ils font face à un conflit international. Leur tradition, c'est de lancer une grande manifestation d'hostilité à l'égard du méchant et de signer une pétition enthousiaste en faveur du gentil et puis d'aller se coucher en ayant bonne conscience."

Nous nous souvenons de ces quelques lignes d'Amoz Oz que nous avions rapportées ici le 28 octobre 2007. Voici un autre texte de cet auteur, paru dans Yedioth Aharonot, premier tirage des trois grands quotidiens israéliens avant Maariv et Haaretz. Nous reproduisons cet article dans une traduction effectuée par les services de l'Ambassade d'Israël en France, ce qui permet de penser qu'il ne s'agit pas là d'une voix marginale ou à faire taire, mais qu'elle est plutôt représentative de larges secteurs de l'opinion et de direction de cet État, auxquels nos moyens d'information nous rendent rarement sensibles.

Les bombardements systématiques subis par les citoyens des villes et villages d’Israël constituent un crime de guerre et un crime contre l’humanité. L’État d’Israël doit protéger ses citoyens. Nul n’ignore que le gouvernement israélien ne veut pas entrer dans la Bande de Gaza, et qu’il préférerait continuer cette trêve que le Hamas a violée avant de l’annuler. Mais la souffrance des civils israéliens dans la zone frontalière avec Gaza ne saurait perdurer.
La réticence à pénétrer dans la Bande de Gaza ne provient pas d’une quelconque hésitation, mais de la certitude que le
Hamas désire passionnément pousser Israël à une campagne militaire: si, au cours de cette opération israélienne, des dizaines ou des centaines de civils palestiniens — y compris des femmes et des enfants — sont tués, la radicalisation s’en trouvera renforcée à Gaza, ébranlant peut-être même, en Cisjordanie, le gouvernement d’Abou Mazen [nom de guerre de Mahmoud Abbas, Président de l'Autorité Palestinienne depuis 2005 et interlocuteur légitime, jusqu'à nouvel ordre, dans les relations d'État à État], qui laisserait alors la place aux extrémistes du Hamas.
Le monde arabe se solidarisera avec Gaza devant les images d’horreur diffusées depuis la Bande de Gaza par la chaîne Al Jazeera. L’opinion publique internationale s’empressera alors d’accuser Israël de crimes de guerre — la même opinion publique mondiale restée indifférente aux bombardements systématiques de la population civile israélienne.
Des pressions intenses seront exercées sur Israël pour que son gouvernement observe une retenue. Aucune pression de ce genre ne sera exercée sur le
Hamas, car il n’y a personne pour le faire, et qu’il ne reste quasiment aucun moyen de le faire. Israël est un État, alors que le Hamas n’est qu’une bande de criminels.
Quelle ligne d’action nous reste-t-il? Pour Israël, la meilleure solution serait d’arriver à un cessez-le-feu total, en contrepartie d’un allégement du blocus imposé à la Bande de Gaza. Si le
Hamas persiste dans son refus de cesser le feu et poursuit ses bombardements contre les civils israéliens, il faut redouter qu’une opération militaire ne joue le jeu du Hamas. Le calcul du Hamas est simple, cynique et scélérat: si d’innocents civils israéliens sont tués — parfait. Si de nombreux Palestiniens innocents sont tués — mieux encore. Face à cette position, Israël doit agir intelligemment, et non pas dans une explosion de fureur.

© Photographie prise le 13 octobre 2000 devant la mosquée Al-Aqsa par le photographe israélien Amit Shabi, pour l'agence Reuters (et exposition Figmag, grilles du jardin du Luxembourg, 2008).

lundi 29 décembre 2008

Présidentielles américaines: 18 mars / 29 décembre 2008



Notre réflexion sur les présidentielles américaines de 2009 a vraiment commencé après les présidentielles françaises. Voici les liens des différentes varia sur le sujet, que vous trouverez désormais en pages intérieures.

— 18 mars 2008: D'une présidentielle l'autre, ou les urgences oubliées.
— 21 mars 2008: un texte de John Mc Cain: États-Unis-Europe, «pacte global», Le Monde, 20 mars.
27 juillet 2008: M. Obama encore un effort, à propos du discours du candidat à Berlin: Peuples du monde, notre heure est venue, Le Monde, 26 juillet 2008 dont nous avions retenu des extraits.
— 5 novembre 2008: Barack Obama: la nuit américaine, après les élections.
— 7 novembre 2008: Monsieur John Mc Cain, extraits de son dernier discours, Le Monde, 6 novembre 2008.
— 29 décembre 2008: Urgences pour un état de grâce, retour aux urgences à ne pas oublier.

Image:
© Queensborough Bridge, hommage à la BD,
tiré de Manhattania, Maurice Darmon, 2007. Et autres Images.

samedi 20 décembre 2008

Un grand film: "Je veux voir"




Tant que l'an n'est pas clos, il est imprudent de se déclarer certain d'en avoir connu le meilleur. Ainsi qui n'a pas encore vu
Je veux voir du duo de cinéastes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige — auteurs de A perfect day, remarqué en 2006 pour ses qualités de méditation sensuelle — aura encore à rencontrer l'un des films les plus intelligents de 2008. L'icône du cinéma français, Catherine Deneuve, invitée d'un gala de bienfaisance dans un grand hôtel, veut utiliser sa journée libre à voir le Sud-Liban. Le bel acteur libanais Rabih Mroué va donc la conduire en voiture, dont ils ne sortiront guère durant tout le film, sauf, frêles et chancelantes silhouettes, pour s'aventurer quelques pas dans le chaos. Ainsi s'organise une unité de temps, de lieu et d'action autour de Mademoiselle, devenue ainsi brusquement tragédienne, celle qui aura toujours voulu être vue et qui aujourd'hui veut voir. Jamais nous ne l'aurons vue comme elle accepte de se donner à voir dans ce film, vieillie, grosse, sans fard, engoncée dans un ensemble pantalon qui la boudine de partout, fragile et débordée, si terrorisée parfois qu'elle s'accroche à ses cigarettes et à sa ceinture dite de "sécurité". Catherine Deneuve en autodestruction méthodique d'elle-même. Et comme pour souligner cette distance avec ses reflets de légende, Rabih Mroué lui récitera, sur écran noir, des extraits d'un sien monologue dans Belle de jour (1967: Catherine a alors vingt-quatre ans), qu'il connaît encore aujourd'hui par cœur.

Au-delà de cet arrêt en vol de l'ange diaphane, c'est de tout le cinéma dont, d'une certaine façon, ce film puissant montre l'impuissance: les deux acteurs et les deux cinéastes se jettent dans un film réellement sans repérages, ne savent jamais — et ce n'est pas du cinéma — ni où mènent ni où s'arrêtent les routes, ce qu'ils vont trouver au prochain virage, qui brusquement les arrêtera ou leur cherchera querelle. Ou encore, ils négocieront sur l'instant le droit de filmer aux deux autorités frontalières et, de ce qui leur aura coûté de longues discussions, on ne verra que fugitivement les acteurs descendre vers cette route "au statut flou".

De mémoire: "Pendant la guerre, les journaux, les télés, tous venaient ici faire des images. Moi, je ne suis jamais revenu dans la maison de ma grand-mère. Maintenant, c'est étrange, c'est moi qui vous emmène: et c'est pour être dans les images". Rabih Mroué ne retrouvera jamais la maison, ne reconnaîtra même pas le quartier.

Ou alors, violence à chaque détour: la caméra est plaquée à terre à deux reprises par des gens qui ne veulent pas qu'on filme un immeuble et, affaire de morale, un travelling sauve l'honneur; seule dans la voiture à l'arrêt, l'actrice est serrée de près par des hommes sûrs d'eux et soupçonneux, tandis que le garde du corps de l'actrice se tient toujours soigneusement trop loin d'elle pour la protéger de qui que ce soit; des démineurs affolés courent derrière la voiture pour les arrêter à temps sur une route non sécurisée: ils devront revenir à pied en mettant leurs pas dans les traces de pneus pour éviter de sauter: "Ça mérite une cigarette" conclut Deneuve, assise sur une pierre et réellement tremblante, loin à jamais des terreurs pour rire de
Répulsion. Violence encore du vacarme des invisibles drones israéliens qui volent à basse altitude, pour prendre des photos ou pour simplement faire peur. La dame veut voir, mais ses yeux se baissent de honte, de pudeur, mais ses yeux se ferment et s'endorment, sous le regard incrédule, compréhensif ou étonné comme on voudra, de Rabih. Et tandis qu'elle s'assoupit, les splendeurs des paysages libanais dans une musique déchirée se dorent de lumière, bientôt flous à leur tour.

Retour au bout du tunnel, l'écran de la sortie, comme une toile de Cinémascope: "Catherine, reviendras-tu?". C'est déjà le soir, le gala, le garde du corps de nouveau plastronnant fier-à-bras sur ses pas, les flashes des photographes, les flatteries de cour: "— Vous êtes très belle, Madame. — Merci, bonsoir", les bavardages (un délicat mondain, cheveux blancs gominés, dans le brouhaha bredouille: "... capacités de résilience ..."), la fugitive romance complice entre les deux acteurs, la vaine consolation des apparences reprendrait donc le dessus? Puis les voitures foncent dans la nuit des lumières de Beyrouth, sans doute vers l'aéroport.

Vous savez tout? Non, on ne peut rien savoir de ce film tant qu'on ne l'a pas vu, tant le miracle de ses soixante-quinze minutes tient dans cette mise en abyme du cinéma, son amoureux constat de décès: Mort, où est ta victoire?

Un seul mystère, qui ne concerne le film qu'indirectement: va savoir pourquoi le service de presse a choisi de dévoyer à ce point les significations de ce film, sa valeur et ses mérites, en le médiatisant par une photo qui n'est que de plateau (un mot dont la justesse n'est ici que géographique) d'une Catherine Deneuve voilée, voile qu'elle porte en effet quelques secondes dans le film, tandis qu'elle descend, je crois, précautionneusement un éboulis, mais que là-bas ni rien ni personne, sauf le vent, ne l'auront jamais obligée à porter?

© Photogramme: l'œil de Catherine Deneuve dans Répulsion, de Roman Polanski (1965).

mercredi 10 décembre 2008

Rama Yade, la demoiselle d'honneur


La secrétaire d'État aux Droits de l'Homme, Rama Yade, a souvent montré qu'elle était d'abord une femme de conviction
(1). Mais ceux qui l'y ont nommée espéraient capter ces valeurs personnelles au service de leur concert carriériste. Quand le Président lui proposa de diriger la liste UMP aux élections européennes. Rama Yade a décliné l'offre en ces termes:

Je ne veux pas être dans une situation où je trouve ce mandat prématuré, et que je ne donne pas le meilleur de moi-même et donc que je déçoive. Donc, je ne suis pas candidate à un mandat européen, [...] un mandat européen ne me permet pas de donner ce que j'ai dans le ventre, au mieux de moi-même, ce qui n'exclut pas que je puisse faire campagne pour cette échéance. [...] Je veux aller où je suis utile. Je ne veux pas être là juste pour occuper une fonction. [...] Je suis très honorée de cette proposition, mais je suis davantage motivée par un mandat national que par un mandat européen: c'est comme si vous vouliez me marier de force avec le Prince Albert! [Ajoutant, à l'intention de ceux qui lui reprochaient de n'avoir encore aucun mandat électif, que des élections arrivent,] d'ici 2012 et en 2012 même, et qui me donneront l'occasion sans doute de faire quelque chose. [...] Je voudrais que le Président de la République puisse trouver de l'utilité dans ce que je fais, dans les engagements que je prends et je ne veux pas me trouver dans une situation qui ne me permette pas de donner le meilleur.

Du coup, l'hôte de l'Élysée fait savoir par son entourage sa déception face à cette jeune femme qui gâche si bien sa carrière, plus prometteuse selon lui au Parlement européen qu'à l'éventuel Palais-Bourbon. "Cela prouve qu'elle n'a pas de sens politique", rapporte ceux qui ont l'oreille au palais présidentiel. Quand Rama Yade ne voulait pas "décevoir", elle pensait d'abord à d'autres, plutôt qu'au Président. Là est le malentendu. Et sur le mot même: politique.

Voilà que, dans l'empressement à ne pas décevoir son maître, le Ministre des Affaires Étrangères surenchérit, en érigeant leurs mesquins désaveux en position de principe: "
Je pense que j'ai eu tort de demander un Secrétariat d'État aux Droits de l'Homme. C'est une erreur".
Prétendant ménager les personnes — souci premier au quotidien de ces chefs — il ajoute qu'il parle "de la structure, pas des personnalités" c'est-à-dire pas de Rama Yade "qui a fait, avec talent, ce qu'elle a pu." Le médecin, qui connaît son passé composé, conjugue ensuite un présent plus insultant encore — il faut de ses yeux le lire pour y croire — à l'adresse tout à fait personnelle cette fois de sa Secrétaire, pour décider de ce qui n'est même pas de son ressort et en se dispensant du formel aval de son transparent Premier Ministre: "Il est important que Rama Yade s'occupe avec passion des droits des enfants et de ceux des femmes, notamment en matière de violences sexuelles". Le secouriste volant confirme ici qu'il ne faut surtout ni grâce ni "passion" pour être homme politique. Ni même de "ventre": c'est vraiment une affaire d'hommes. Sauf qu'il conclut par ce magnifique lapsus: "Il ne faut pas de titre pour être efficace".
Enfin, présent et futur, l'efficace Ministre en titre retourne à sa grande affaire, tout à fait intérieure: "Il y a contradiction permanente entre les Droits de l'Homme et la politique étrangère d'un État, même en France. Cette contradiction peut être féconde, mais fallait-il lui donner un caractère gouvernemental en créant ce Secrétariat d'État? Je ne le crois plus et c'est une erreur de ma part de l'avoir proposé au Président". S'interroge-t-il seulement une seconde sur ce qui lui fit alors penser que c'était une bonne chose? Pour l'homme du Quai d'Orsay, "l'important, c'est d'agir. [On] ne peut pas diriger la politique extérieure d'un pays uniquement en fonction des Droits de l'Homme. Diriger un pays éloigne évidemment d'un certain angélisme". Et, pris la main dans le sac, l'ex-ange des nineties privé de ses ailes a l'audace aujourd'hui de jouer les incompris, à l'égard de cette femme "qu'il aime et qu'il respecte", mais qu'il voyait dans un poste mieux à sa (her ou his, que dirait l'anglais?) mesure! Elle traite des Droits de l'Homme, et l'apôtre du devoir d'ingérence comprend "remaniement ministériel."

Ces déshonneurs, le jour même du soixantième anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.

1. Pour mémoire, une de ses déclarations: "Le colonel Khadafi doit comprendre que notre pays n'est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits." (un précédent 10 décembre — 2007 —, lors de l'annonce de la venue du colonel pour la journée internationale des Droits de l'Homme).

© Photographie: Rama Yade, 22 janvier 2008, agence Reuters.

vendredi 5 décembre 2008

Charles Matton (1931-2008)




Conseiller de François Truffaut pour
La Mariée était en noir, peintre des toiles dont Charles Denner y est censé être l'auteur, constructeur de décors pour nombre de pièces et par exemple ceux de L'homme du hasard de Yasmina Reza, découvreur de Richard Bohringer dans L'Italien des Roses (1972), sélectionné au festival de Venise, chacun devrait connaître Charles Matton, mort ce 19 novembre 2008. Il aura signé d'autres films: Spermula (1976), La Lumière des étoiles mortes (1993) et Rembrandt (1999), Grand Prix du meilleur scénario.
Il faut aller se promener patiemment sur le site du "fabricant d'images", où il mêle, de façon délibérément figurative — choix qui lui barrera toute route jusqu'en 1983 —, la peinture, le dessin, la sculpture, la vidéo, la photographie, l'écriture ou le cinéma: les plus beaux dessins du monde, les formidables boîtes d'un mètre cube représentant par exemple en trois dimensions
Le grand loft (animé sur la page d'accueil du site), Le bureau de Sigmund Freud, L'atelier de Bacon ou celui de Giacometti, Hommage au café de Flore (l'original est exposé en permanence au Café lui-même), Hall d'hôtel, La chambre d’une femme désordre, ou celle de Paul Bowles à Tanger, Le grenier de Leopold von Sacher Masoch, les boîtes Vampire studios: Armoire à glace, Salle de bains carrelée, ou La chambre d’Anna Freud à Londres, ou encore L'hommage à Proust.
De nombreuses expositions ont rendu justice de son œuvre: au Centre Pompidou en 1989, à Tokyo en 1990, aux États-Unis, à la FIAC en 2000, à
Art Paris en 2006, dans cinq vitrines aussi du Palais Royal dans une Carte blanche offerte par le ministère de la Culture. La Maison Européenne de la Photographie lui a consacré une exposition en 2007, États des lieux.
Son travail a été longuement commenté par Jean Baudrillard comme par Françoise Sagan (1). Il est lui-même l'auteur d'une monographie sur
Rembrandt (1998, J'ai lu) et d'un essai en 2002, avec Alain Finkielkraut et le fort voisin Ernest Pignon-Ernest, Être artiste aujourd'hui, aux éditions du Tricorne.

1. Françoise Sagan, février 1989: Je ne parlerai pas ici de la beauté pure, et du charme violent des photographies, des tableaux et des objets de Charles Matton; je parle d'autre chose, je parle de ce secret dérisoire, cerné et néanmoins chaleureux qu'est notre existence quand nous la voyons à travers les images de Charles Matton, je parle du sacrilège bizarre qu'il nous fait faire en même temps que de cet acte de foi, je parle de l'affection qu'il prodigue visiblement à ceux qui l'entourent et qui nous permet à nous, une fois entouré de ses toiles, de ses objets, de ses reproductions et de ses agrandissements, de supporter mieux cette effroyable désordre, subi au millimètre près, qu'est en général notre existence.

Photographie: © Autoportrait dans le grand atelier, Charles Matton.

mardi 2 décembre 2008

Le vrai courage



Nous donnons ci-dessous des extraits de l'éditorial de Cyrano, paru ce matin sur Riposte Laïque, où on pourra trouver le texte intégral. Au-delà des aléas d'une polémique entre diverses organisations qui se disputent avec une élégance et une pertinence discutables le label de la laïcité, et du plaidoyer pro domo qui motive, secondairement selon nous, ce texte, ces passages nous fournissent surtout l'occasion d'établir ou de rappeler certains liens qui doivent continuer à nous rattacher à ces personnes.

Le vrai courage. — Récemment, un lecteur nous félicitait pour ce qu’il appelait "notre courage" d’écrire ce que nous publions toutes les semaines. [...]

Que dire, hier, du courage des résistants, ou de simples citoyens, qui, dans les années 1940, mettaient leur vie en danger en cachant des familles juives, ou des communistes poursuivis par la milice? Que dire de ceux qui, sous les régimes staliniens, osaient se battre pour la liberté d’expression, et pour construire des syndicats indépendants? Que dire, dans certaines dictatures militaires, de ces manifestants qui risquent la prison, les coups, voire parfois la mort, simplement pour descendre dans la rue et manifester? Que dire, aujourd’hui, du courage des ces salariés qui, en France, dans le secteur privé, sont prêts à perdre leur place, en faisant une grève pour leur salaires, ou pour défendre leur dignité, face à des patrons ou à des chefaillons parfois sans scrupules? Que dire du courage de ces enseignants qui, abandonnés par leur hiérarchie, insultés parfois par les parents d’élèves, ignorés par leur organisation syndicale, tentent de sauver, au quotidien, ce qui peut l’être de l’école publique et laïque? Que dire du courage de ces policiers qui, malgré les insultes quotidiennes, et les menaces, contre eux et leur famille, continuent à tenter de faire au mieux leur travail? Que dire du courage d’un Denis Robert
, journaliste indépendant, qui se bat contre Clearstream, malgré des procès qui lui tombent dessus régulièrement? Que dire du courage d’une Fanny Truchelut, ou de celui de Marie-Neige Sardin, la libraire du Bourget, insultées et salies parce qu’elles ne baissent pas les yeux? Que dire de ces journalistes, dans le monde, qui, pour ne pas caresser le pouvoir dans le sens du poil, peuvent se retrouver, dans de nombreux pays, exécutés sans autre forme de procès? Que dire du courage de Roberto Saviano, auteur de Gomorra [bande-annonce et dix extraits], qui, vit, lui aussi sous haute protection policière pour échapper aux tueurs de la mafia? Que dire de ces citoyens qui, en Corse, ont le courage de rompre la loi du silence pour dénoncer les pratiques mafieuses et racistes de certains autonomistes racketteurs? Que dire de ces femmes qui, dans les théocraties musulmanes, risquent de se faire vitrioler ou lapider par les talibans et leurs disciples? Que dire de la vie quotidienne de Salman Rushdie, d’Ayaan Hirsi Ali, de Taslima Nasreen, de Geert Wilders, de Mina Ahadi, de Nasser Kader [député danois], de Mohamed Sifaoui... tous menacés de mort par les islamistes, et vivant sous protection policière vingt-quatre heures sur vingt-quatre? Que dire du courage de Théo Van Gogh, qui a refusé jusqu’à bout une protection policière, en disant que cela ne valait pas le coup de vivre dans son pays, s’il ne pouvait dire ce qu’il disait? [...]

Mais que penser du manque de courage de tous ces gens qui, tout en se disant militants, n’ont jamais pris le moindre risque dans leur vie, ceux qui se gardent toujours d’exprimer la moindre idée différente de celle de la pensée dominante, ou de leur direction politique, syndicale ou associative? [...] C’est pourquoi nous n’avons pas de considération pour les "anti-racistes" du MRAP et de la LDH, qui insultent le noble combat contre le racisme en accompagnant l’offensive islamiste, et en taisant la montée de l’antisémitisme, du racisme anti-blanc et anti-français. C’est pourquoi nous n’avons pas une grande estime pour les "résistants" du RESF, qui osent comparer les clandestins avec les Juifs des années 40, et qui osent faire le parallèle de leurs actions avec la Résistance de Jean Moulin et de Rol-Tanguy. Cela ne nous empêche pas d’être favorables à une vision humaine de certaines situations, quand la volonté de s’intégrer est présente [...]

Nous supportons de moins en moins, surtout après les attentats sanglants de ces derniers jours, les "laïquement corrects" qui, niant l’évidence, continuent d’exonérer l’islam des crimes commis en son nom sur la planète. Nous n’aimons pas l’arrogance des possédants, de la jet-set qui se bousculent autour du président de la République et de son épouse, avec cette morgue et ce mépris du peuple qui les caractérise. Nous n’aimons pas davantage le culot de ceux qui ont défendu ce système pendant des années, et qui, devant la gravité de la crise qui l’affecte, continuent à donner des leçons à la terre entière, et surtout à expliquer aux citoyens qu’il leur faudra payer les dégâts. Nous ne supportons pas cette bobocratie, de gauche ou de droite, ces petits marquis bien repus, très satisfaits d’eux-mêmes, ravis de profiter des avantages du pouvoir, sans toucher au système et à ses privilèges. Nous comprenons que les classes populaires, mais aussi de plus en plus les classes moyennes ne puissent s’identifier à des gens qui n’ont rien d’autre à proposer que ce qu’ils ânonnent depuis trente ans, et qui échouent depuis trente ans. [...]

Photographie: ©
Ayaan Hirsi Ali au micro. Auteur non identifié, tous droits réservés.

jeudi 27 novembre 2008

Les inconnus de Bombay



On découvre, on s'étonne: les attentats simultanés de Bombay d'hier soir, revendiqués par "un groupe islamiste inconnu", seraient la manifestation d'un "nouveau modus operandi", selon les profileurs de nos médias.

1. Bombay est le premier centre financier et la capitale économique du pays. Comme Manhattan.

2. En termes de peuplement au moins, l'Inde est la première démocratie du globe, même si, ici comme ailleurs, il y a loin des mots aux choses, mais il y en a que le seul mot rend verts. Comme les USA en sont une, mais dans leur sphère de pouvoir. Ajoutons que l'Inde
est quasiment la seule démocratie dans cette partie du monde.

3. Un bilan suffisamment terrifiant: déjà plus de cent morts — le chiffre est très provisoire, sans doute au moins le double —, trois cents blessés et deux cents otages; des attentats simultanés et parfaitement coordonnés; des situations de guérilla urbaine au fusil mitrailleur et à la grenade impliquant un nombre élevé d'attaquants, ce qui nécessite une planification soigneuse et une organisation puissante; des objectifs civils choisis: la gare centrale, un restaurant, deux hôtels de luxe, l'unique centre d'études juives, des hôpitaux enfin, pour augmenter encore les morts par la confusion et la désorganisation dans les soins d'urgence aux blessés; bref, tout pour obtenir un maximum de victimes et une convocation immédiate de l'ensemble des caisses de résonance médiatiques. Les logiques spectaculaires du
11 septembre 2001 et des attentats du 11 mars 2004 à Madrid sont ici exactement à l'œuvre.

La seule nouveauté jusqu'ici serait que, pour l'instant, la revendication émane d'un groupe islamique "inconnu". Inconnu? Inconnu ici: le SIMI (les
Moudjahidine indiens ou réputés tels, branche du mouvement "étudiant" islamique d'Inde, entraînés au Pakistan — détail essentiel et pas nouveau du tout — et au Bangladesh) est responsable des sept attentats de trains de banlieue à Mumbaï le 11 juillet 2006 (187 morts) et les analogies avec les attentats perpétrés par
Al-Qaîda à Madrid avaient alors déjà été soulignés; responsable aussi les 29 et 30 mai 2004 d'attaques sur des installations pétrolières saoudiennes à Khobar (lieu déjà d'un attentat contre des tours utilisées par des militaires américains le 25 juin 1996) avec prises de cinquante otages parmi lesquels les 22 chrétiens furent soigneusement assassinés (les médias préfèrent souvent dire "exécutés", qui sait encore pourquoi?). Responsable à vrai dire, selon les services antiterroristes indiens eux-mêmes, de la quasi-totalité des attentats en Inde de ces dernières années.

"Inconnus", "nouveau
modus operandi"... Ici on découvre, on s'étonne, ou alors on fait mine. Pourquoi cette langue de bois, reprise à l'envi dans tous ces gros titres et annonces sonores qui, depuis cette nuit, kidnappent nos yeux et nos oreilles? Bien sûr, rapportant tous ces faits, je ne suis pas particulièrement visité des dieux: il suffit à chacun et à chacune de chercher patiemment, de lire ensuite attentivement ce qui, dans les propagandes publicitaires, serait écrit à dessein verticalement et en petits caractères, pour en savoir davantage.

De Platon à Kant, de Marx à Freud, les philosophes classiques et modernes ont souvent insisté sur l'étrangeté des évidences, qui nous aveuglent sur les vérités du monde, et nous recommandent de soumettre le sensible au "cercle étroit de notre raison", selon la parole forte de Rouletabille dans
Le mystère de la chambre jaune. Et, puisque nous en sommes aux grands auteurs: dans son livre fameux, La persuasion clandestine (1958), Vance Packard dévoilait à l'inverse l'intoxication des publicités subliminaires derrière le visible. Que diraient-ils — Platon, Kant, Marx, Freud, Rouletabille, Packard, et même l'empirique Sherlock Holmes qui ne croit que ce qu'il voit — que diraient-ils tous de cette nouvelle étrangeté: authentifier le visible et l'audible avec de gros moyens
(reporters, équipes techniques, envoyés spéciaux, éditorialistes, puissance de la parole tambourinée) afin de rendre le vital scrupuleusement illisible, désespérément inaccessible?

NB. Les 11 sont soulignés par nous. Nous avions déjà commenté, dans Un 11 comme un autre dans Alger la blanche, cette superstition du 11 chez les organisateurs d'attentats, manifestement habités par la pensée magique, et en particulier chez les assassins réputés algériens mais ouvertement inscrits dans la mouvance internationale sous le nom de Al-Qaïda-Maghreb.

© image: Éveline Lavenu.

mercredi 26 novembre 2008

Alessandro Baricco: "Sans Sang"




Sans Sang BUR, 2002, Albin Michel, 2003 / Gallimard/Folio, 2004) devrait réconcilier les lecteurs avec Alessandro Baricco qui étaient peut-être restés sur leur faim après la lecture de SoieBUR, 1997, Gallimard/Folio, 2001), que la rumeur porta sans doute davantage.
Ce court roman, en deux parties, se déroule dans un nulle part à consonances hispaniques et dans un après-guerre indéterminé:
— Dans une une ferme isolée de Mato Rijo. Une
Mercedes arrive, quatre hommes tuent Manuel Roca et son fils. Seule survit la petite fille, bien qu'elle ait été vue cachée dans sa trappe par l'un des tueurs. Temps zéro, comme dirait Italo Calvino. Le tueur referme la trappe et laisse la vie sauve à la petite fille.
— Dans un restaurant, un vieil homme et une vieille femme conversent. La vieille femme, Donna Sol, est en fait la petite fille du début, le vieux est le tueur. Et c'est le moment de la vengeance.
On ne comprend pas forcément tout, et d'ailleurs tout n'est pas révélé. C'est surtout pour Alessandro Baricco l'occasion de livrer un apologue sur la violence et ses noires répétitions.

Après ses écrits sur
Carlo Emilio Gadda, notre compagnon Louis Bernardi nous donne ses réflexions, comme toujours personnelles et perspicaces, sur ce livre: Alessandro Baricco et la chapelle Sixtine. Éloge de Sang pour sang, où l'on pourrait voir aussi que ce qui sauve la mémoire, c'est peut-être l'oubli.

Image: © Éveline Lavenu.

lundi 17 novembre 2008

La vierge et la verge se remarient (2)




Dans notre note du 11 juin 2008,
Vierge est la verge, nous faisions état de divers étonnements dans cette scandaleuse affaire d'annulation de mariage, à Lille. Nous tenions alors déjà pour acquis que la virginité considérée juridiquement comme "qualité essentielle" était un intenable sophisme. Dont acte: la cour d'appel de Douai vient d'annuler l'annulation du mariage. Mais nous posions tout de même deux autres questions et, dans l'actuelle et facile satisfaction générale, nous continuons à les considérer comme l'essentiel de toute cette affaire:
1. La question d'alors était: pourquoi cet empressement des magistrats à souligner la religion de ces deux citoyens français? Voilà que, d'accord avec les futurs réépousés (car époux les voilà redevenus), le parquet général de Lille et les avocats ont pourtant d'abord essayé le 22 septembre dernier de maintenir cette annulation, quitte à invoquer d'autres motifs ("erreur sur la personne" ou "défaut de cohabitation"). Autrement dit, les époux et conjointement (!) les hommes de loi auraient tout de même préféré avoir eu raison, fût-ce en changeant leurs motifs.
2. À moins qu'il faille continuer à chercher dans la direction de notre seconde question: pourquoi diable ne divorcent-ils pas? Comment ne pas voir que ces "suggestions" du Parquet soutiennent les époux dans leur démarche têtue et volontaire (dire que nous leur accordions une possible naïveté... naïf, qui l'était!) de légalisation civile de la répudiation religieuse? Alors que le consentement, mutuel, présent à l'évidence, eût été et serait nettement moins bruyant et plus avancé, bruit et retard dont tous font mine aujourd'hui de se plaindre.
Là-dessus, le comble du double langage a été exprimé par la bouche de Me Xavier Labbée, l'avocat du marié, qui considère que la cour d'appel de Douai, "impose le maintien d'un lien matrimonial et organise un mariage forcé", [et autorise, dans un litige de pur droit privé relatif à l'intimité du couple] "le parquet à contrôler les âmes et les consciences". Ce qui l'amène, logiquement à dénoncer "la venue d'un ordre moral laïc et l'intrusion de la notion de laïcité dans la vie de famille en ce qu'elle a de plus intime". À la lettre: nous voilà renversés. Combien de contorsions un avocat doit-il commettre pour exercer son honorable et difficile métier: mettre en mots l'inarticulable?
L
es derniers développements de cette affaire confirment et renforcent, mot pour mot, notre conclusion d'alors: D'une façon ou d'une autre, une sphère religieuse et culturelle, en l'occurrence musulmane, [ajoutons: "soutenus à présent par le Parquet général,"] entend faire prévaloir sa législation propre, ses prétentions sexistes, ses ostracismes et discriminations sexuelles, sur la loi de la république, dont elle attend d'elle qu'elle s'annule — le mot est ici à sa place — d'elle-même.

Image: Simone Martini, Annonciation (détail), 1333, Galerie des Offices, Florence.

mercredi 12 novembre 2008

1965: Louis Aragon a vu Pierrot le fou




1965 n'est pas une année comme les autres. Les trois grands pouvoirs qui se sont jusqu'ici partagé l'opinion française tremblent sur leurs bases. Le pouvoir américain d'abord: la guerre du Vietnam à son comble va faire écrire à Jean-Paul Sartre dans le Nouvel Observateur du 1er avril qu'avec les Américains, y compris ceux qui s'opposent à cette guerre, "il n'y a plus de dialogue possible", traduisant ainsi une fureur anti-américaine assez générale. Le pouvoir gaulliste ensuite est atteint de façon vitale par deux fois: l'enlèvement de Ben Barka avec l'implication évidente des services secrets français d'une part, et, en décembre, l'éberluement du général de Gaulle lui-même, mis en ballottage à la première élection présidentielle au suffrage universel par le socialiste François Mitterrand, élection qui consacrera bientôt la mise à mal du troisième pouvoir, celui du Parti communiste, au moment même où sa stratégie d'union paraît porter ses fruits, mais qu'on commence à discerner dans les débats théoriques et politiques internes qui le traversent et se prolongent dans ses mouvements de jeunesse et le monde syndical dans son ensemble.

Et justement, c'est aussi l'année où Jean-Luc Godard livre son
Pierrot le fou. Vous pourrez lire ici l'intégralité de Qu'est-ce que l'art, Jean-Luc Godard?, un texte de Louis Aragon paru dans Les Lettres françaises n° 1096 des 9/15 septembre 1965 (pp. 1 et 8) et reproduit sur le site de Julien d'Abrigeon en annexe d'un mémoire sur le cinéaste-écrivain, qui salue chaleureusement l'événement. Ce texte rejoint notre documentation et réflexion sur le cinéaste.

Ajoutons que ce que nous avons jamais lu de meilleur sur ce film est un chapitre du livre indispensable d'Alain Bergala aux éditions des
Cahiers du cinéma, 1999: Nul mieux que Godard, (comment ne pas voir que la raison d'un titre aussi contourné et aussi périlleux est d'être l'anagramme de "lumineux", lumineux comme l'est tout le cinéma de Jean-Luc Godard) un chapitre intitulé: La réminiscence. Texte de 1996 en réalité où nul mieux que Bergala n'aura démontré de façon convaincante et définitive l'étroite parenté entre Pierrot le fou et Monika d'Ingmar Bergman et, plus profondément encore, en quoi Godard filme déjà et pour toujours ensuite la mémoire du cinéma.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

Photogramme: © Jean-Luc Godard, Pierrot le fou, 1965.